Faire durer nos produit vraiment plus longtemps
- Valérie CAILLIEZ

- 24 févr.
- 6 min de lecture

Et si la solution à la surconsommation n’était pas de produire mieux… mais de produire moins ?
Quand on parle de durabilité, on pense souvent recyclage, éco-conception ou matériaux innovants. Et si le vrai levier était simplement de faire durer ce qui existe déjà ?
À la suite de mon récent Brouillon de Futur #2 sur la durée de vie des produits, j’ai interviewé Clément Fabries, artisan cordonnier à Toulouse, à la tête de Risole Cordonnerie et de l’agence Rifab, engagé en économie circulaire et réparation. Notre échange a porté sur un paradoxe frappant : nous avons déjà produit assez de vêtements, chaussures et objets pour subvenir à nos besoins pendant des siècles. Pourtant, nous continuons à en fabriquer toujours plus, sans savoir gérer les déchets générés.
Son constat est sans appel :
Le recyclage n’est pas la solution miracle (parfois, on ne sait même pas quoi faire des matériaux recyclés).
La seule réponse durable ? Ralentir la production, acheter moins de neuf et entretenir ce que l’on a.
La réparation n’est pas un coût, mais un levier : elle crée des emplois locaux, fidélise les clients et prépare les marques aux réglementations futures.
Le plus surprenant ? Même les produits bas de gamme peuvent être réparés de manière rentable. "On peut réparer des chaussures à 30 € avec un modèle économique viable. Il suffit d’oser tester, mesurer et ajuster."
Alors, pourquoi si peu de marques se lancent ? Parce qu’elles attendent la solution parfaite. Mais l’innovation, c’est d’abord une question de décision. "Dans 3-4 ans, la réparation sera une évidence. Ceux qui auront commencé tôt auront une longueur d’avance."
Et vous, votre marque ou votre entreprise a-t-elle déjà franchi le pas ?
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Pour explorer un peu plus le contenu de notre échange, voici sa transcription :
Valérie Cailliez
« Votre réaction à mon Brouillon de futur « Et si nos produits avaient une durée de vie illimitée ? » m’a immédiatement interpellée. Pourquoi cette idée de durabilité illimitée vous semble-t-elle si essentielle aujourd’hui ? »
Clément Fabries
« L’enjeu n’est pas de rendre chaque objet éternel — ce serait d’ailleurs souvent absurde, car un produit "indestructible" pourrait se révéler inconfortable, lourd, ou même dangereux. La vraie question est : comment concevoir des objets dont certaines parties durent très longtemps, tandis que d’autres, sujettes à l’usure, peuvent être facilement remplacées ou renouvelées ?
Aujourd’hui, nous sommes confrontés à une absurdité : nous avons déjà produit assez de vêtements, de chaussures et d’objets pour subvenir à nos besoins pendant des siècles. Pourtant, nous continuons à fabriquer du neuf, comme si la solution était toujours de produire plus — alors que le vrai défi est de faire durer ce qui existe déjà.
Pendant des décennies, le déchet était invisible : on jetait, et il disparaissait de notre vue. Mais aujourd’hui, les limites du tri et du recyclage deviennent criantes. Le recyclage n’est pas la solution miracle : parfois, on se retrouve avec des matériaux dont on ne sait que faire, ou dont le traitement coûte plus cher que la matière première. La seule réponse durable, c’est de ralentir la production, acheter moins de neuf et entretenir ce que l’on possède.
Prenez l’exemple du vélo : son cadre peut durer des décennies, tandis que les pneus ou les freins s’usent et se remplacent. Même principe pour une brosse à dents, où seule la tête se change, ou pour une chaussure, où la semelle peut être renouvelable. L’innovation ne réside pas toujours dans la technologie, mais dans la façon de repenser l’usage et la durabilité. »
Valérie Cailliez
« Vous avez travaillé sur des solutions pour prolonger la vie des chaussures, un secteur où coexistent des produits jetables et des modèles déjà conçus pour durer. Comment les marques peuvent-elles s’y prendre, surtout quand elles hésitent à sauter le pas, par crainte de la complexité ou des coûts ? »
Clément Fabries
« La chaussure est un cas d’école. Historiquement, les modèles classiques étaient conçus pour être réparés par des artisans. Mais avec l’industrialisation et la mondialisation, la production et la réparation se sont dissociées : les chaussures sont fabriquées dans un pays, vendues dans un autre, et réparées — quand elles le sont — par des acteurs qui ne maîtrisent pas toujours les techniques ou les matériaux d’origine.
Pourtant, les mentalités évoluent rapidement. Plusieurs facteurs poussent les marques à repenser leur modèle :
La demande des consommateurs : Les clients sont de plus en plus sensibles à la durabilité. Ils veulent des produits qui durent, qui se réparent, et ils sont prêts à payer pour ce service.
La réglementation : Les pouvoirs publics, en France comme en Europe, durcissent les règles sur la responsabilité élargie des producteurs (REP), l’éco-conception et la gestion des déchets. D’ici quelques années, les marques n’auront plus le choix : elles devront intégrer la réparation et la durabilité dans leur offre, sous peine de sanctions ou de perte de compétitivité. Mieux vaut anticiper que subir.
L’emploi local : La réparation est un secteur indélocalisable. Elle crée des emplois qualifiés, valorise les savoir-faire artisanaux et dynamise les territoires. C’est un cercle vertueux : plus une marque répare, plus elle contribue à l’économie locale, et plus elle fidélise une main-d’œuvre compétente.
Le grand paradoxe ? Beaucoup de marques pensent que la réparation est compliquée, coûteuse, ou réservée au haut de gamme. En réalité, c’est bien plus simple et plus rentable qu’elles ne le croient :
Pas besoin d’investissements lourds : La réparation repose avant tout sur de la main-d’œuvre locale et des outils basiques. Pas de chaînes de production à révolutionner, pas de machines coûteuses. Il suffit de former des équipes et de mettre en place un processus logique.
Un modèle économique vertueux : Contrairement à la vente de produits neufs — où la marge dépend de la différence entre le coût de production et le prix de vente — la réparation génère des revenus directement liés au service rendu. L’argent sert à payer les personnes qui réparent, pas à amortir des coûts industriels. C’est un modèle où le risque est minimal et où chaque euro dépensé par le client profite à l’économie réelle.
Un levier de fidélisation puissant : Proposer un service de réparation, c’est faire revenir les clients en magasin, créer du lien et se différencier face à la concurrence low-cost. Les retours clients sont extrêmement positifs : les consommateurs apprécient le geste écologique, mais aussi le côté humain et personnalisé du service. Une paire de chaussures réparée, c’est une histoire qui continue — et un client qui revient.
Et ça marche même sur des produits bas de gamme ! Prenez l’exemple des baskets de chez Bensimon à 30 € : avec un modèle économique adapté, leur réparation peut être rentable. Il ne s’agit pas de tout révolutionner d’un coup, mais de tester, mesurer et ajuster. Les marques qui osent franchir le pas aujourd’hui gagnent en expertise, en visibilité et en résilience pour demain. »
Valérie Cailliez
« Votre message est rassurant : finalement, ce n’est pas si compliqué. Il suffit d’oser essayer, sans chercher la perfection dès le départ. »
Clément Fabries
« L’innovation, c’est d’abord une question de décision. Dans mon expérience, le plus dur pour une entreprise, ce n’est pas de trouver des idées, mais de se lancer et d’apprendre en faisant.
Beaucoup de marques attendent le "bon moment" ou la solution parfaite. Mais la durabilité, ça se construit pas à pas :
Commencez petit : Une collection capsule, un service de réparation en test, une collaboration avec un artisan local.
Mesurez l’impact : Quels sont les retours clients ? Les marges ? L’effet sur l’image de la marque ? Les données montrent systématiquement que les clients reviennent plus souvent, dépensent plus sur le long terme et deviennent des ambassadeurs de la marque.
Itérez : Améliorez le processus, formez vos équipes, communiquez sur vos avancées. Chaque étape est une opportunité d’apprendre et de s’améliorer.
Dans 3 ou 4 ans, la réparation sera une évidence pour toutes les marques. Celles qui auront commencé tôt auront une longueur d’avance — en termes de savoir-faire, de crédibilité et de relation client. Elles auront aussi contribué à créer des emplois locaux, à réduire leur impact environnemental et à se préparer aux réglementations futures.
Alors oui, il faut oser ce pas de côté. Ce n’est pas un saut dans l’inconnu, mais une expérimentation maîtrisée, avec des bénéfices concrets à la clé :
Pour la planète : Moins de déchets, moins de gaspillage de ressources.
Pour l’économie locale : Des emplois qualifiés, une dynamique territoriale.
Pour les marques : Une image renforcée, des clients fidélisés et un modèle économique résilient.
Et surtout, c’est un choix qui a du sens. Les marques qui s’engagent aujourd’hui ne font pas seulement un pari économique — elles participent à construire un futur où la consommation a enfin du sens. »













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