L’innovation comme antifragilité : le témoignage inspirant d’Yves Dubief
- Valérie CAILLIEZ

- il y a 1 jour
- 8 min de lecture

"L’innovation, c’est synonyme de marge"
Quand un industriel textile nous rappelle que l’audace paie (et comment)
Il y a des rencontres qui marquent une carrière. Yves Dubief en fait partie. Il a été mon tout premier client en tant que consultante indépendante, il y a quelques années. Ensemble, nous avons exploré des terrains d’innovation variés – du produit au process, en passant par l’énergie et l’organisation. Aujourd’hui, il dirige toujours Tenthorey, une entreprise textile historique, et s’investit activement dans de nombreuses instances professionnelles. Et surtout, il incarne une vision rare : celle d’un industriel qui a su transformer les contraintes en opportunités et les défis en leviers de croissance.
Quand il accepte de témoigner sur sa conception de l’innovation, je sais que ce sera concret, sans fard, et profondément inspirant. Et il ne déçoit pas.
Une vision de l’innovation qui dérange (et qui sauve les entreprises)
« L’innovation, c’est synonyme de marge. » Cette phrase, entendue il y a des années, Yves l’a faite sienne. Pour lui, innover n’est pas une option, mais une nécessité vitale – celle qui permet de dégager des marges, de pérenniser une entreprise et de rester debout quand d’autres disparaissent. « Beaucoup de mes confrères des années 80 ne sont plus là. Leurs entreprises ont fermé. Nous, nous sommes toujours là. »
Comment ? En refusant l’immobilisme, en investissant même quand c’est difficile, et en gardant un temps d’avance sur les réglementations, les tendances, et les crises.
Des innovations qui parlent (et qui vendent)
1. Le produit : Du tissu écru au sac réutilisable en coton bio (4 millions de pièces par an à son pic !) aux vêtements de travail SNCF en lin – une fibre 18 fois moins gourmande en eau que le coton, plus résistante et 100% européenne. « On ne vend pas que du tissu, on vend une histoire : celle d’une filière vertueuse, locale et durable. »
2. Le process : Un parc de métiers à tisser en renouvellement permanent des machines vendues et remplacées pour rester à la pointe et une agilité industrielle qui permet de s’adapter aux demandes sans perdre en efficacité.
3. L’énergie : 22 trackers solaires, une autoconsommation à 35% et une réflexion poussée sur le stockage de l’électricité. – parce que « produire sa propre énergie, c’est aussi se protéger des aléas du marché ». « Aujourd’hui, on injecte notre surplus à 30€/MWh… alors qu’on l’achète 80€. Le jour où on pourra stocker, ce sera un game-changer. »
4. L’organisation : Et si la prochaine révolution, c’était les robots humanoïdes ? « Imaginez un robot qui charge les bobines de fil à la place de nos opérateurs ? Une pénibilité en moins et l’occasion de faire évoluer les collaborateurs. »
Le vrai défi ? L’innovation collective (ou comment casser les silos)
Yves le dit sans détour : « Dans le textile, on s’entend bien… surtout quand on ne travaille pas ensemble. » Pourtant, face à des investissements lourds, la collaboration entre industriels pourrait être une solution gagnante. « Il faut oser la confiance. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire. »
Pourquoi ce témoignage est une pépite ?
Parce qu’il prouve que :
• L’innovation n’est pas réservée aux géants – une PME peut (et doit) innover pour survivre.
• La durabilité n’est pas un argument marketing, mais un levier économique – le lin, l’énergie solaire, la mutualisation… tout cela crée de la valeur.
• L’antifragilité existe – et elle se construit par l’audace, l’agilité, et une obsession de la marge.
« Beaucoup parlent d’innovation. Nous, on la vit au quotidien. Parce que sans elle, on ne serait plus là. »
Pour aller plus loin : la retranscription complète de l’entretien
Envie de plonger dans les détails ? N’hésitez pas à lire la transcription complète de notre échange en bas de l’article.
Et vous, comment intégrez-vous l’innovation dans votre modèle ?
Retranscription complète de l'entretien
Innovation et pérennité dans l’industrie textile : le témoignage d’un acteur engagé
Entretien avec Yves Dubief, dirigeant de Tenthorey, entreprise textile des Vosges,
mené par Valérie Cailliez, consultante en stratégie et innovation,
1. L’innovation, une question de survie et de marge
VC : Peut-être pourriez-vous nous expliquer ce qu’est l’innovation pour vous ?
YD : Pour moi, l’innovation, c’est d’abord une question de marge et de valeur ajoutée. C’est une phrase que j’ai retenue de Georges Jollès, dirigeant emblématique du groupe Bidermann dans les années 80 et 90, je l’ai entendue lors d’un conseil d’administration de l’Union des Industries Textiles : « L’innovation est synonyme de marge. » Cette idée a guidé toute ma carrière.
La marge et la valeur ajoutée sont les piliers d’un compte de résultat équilibré, et donc de la pérennité d’une entreprise. Elles permettent les investissements, la croissance, la création d’emplois… C’est ce qui explique que je sois encore là en 2026, alors que l’aventure a commencé en 1983. Beaucoup de mes confrères, qui étaient autour de moi à l’époque, ont disparu. Leurs entreprises n’existent plus, ou ont rétréci. Nous, nous sommes passés d’une grosse PME de 800 salariés à une structure de 36 personnes aujourd’hui. Mais nous sommes toujours là, et c’est grâce à cette obsession : l’innovation doit créer de la valeur.
2. Les territoires de l’innovation : produit, process, organisation
VC : Vous évoquez une création de valeur qui peut prendre plusieurs formes. Par où commencer ? Souvent, les gens associent l’innovation aux produits nouveaux.
YD : Exactement. Historiquement, nous étions des écrutiers : nous filions et tissions le coton, que nous vendions brut ou légèrement transformé. Aujourd’hui, nous proposons toujours de l’écru, mais aussi du tissu blanchi ou fini, et même des articles confectionnés à partir de nos tissus. Un exemple marquant : il y a 15 ans, nous avons développé des sacs en coton ou coton bio, réutilisables, pour remplacer les sacs plastiques. En 2016, la loi interdisant ces derniers a boosté notre activité. Nous avons produit jusqu’à 4 millions de pièces par an ! Aujourd’hui, le marché s’est rétracté, mais nous nous orientons vers des produits plus sophistiqués, comme des sacs en tissu pour le Bon Marché ou La Grande Épicerie, vendus 90 € TTC. Ces articles, proches de la maroquinerie, répondent à une clientèle B2B exigeante, avec une vraie dimension artistique.
Autre innovation produit : notre collaboration avec la SNCF et Cepovett pour remplacer le coton par du lin dans les vêtements de travail des agents. Le lin consomme 18 fois moins d’eau que le coton, il est plus confortable et résistant. C’est un produit vertueux, filé et tissé en Europe, avec un bilan carbone bien inférieur à celui d’un article asiatique. La SNCF a même réalisé une vidéo sur cette filière, de la culture du lin en Normandie à la confection en Euro-Méditerranée.
(lien vers la vidéo : https://youtu.be/2H73K3SWi5g)
3. L’innovation process : investir pour rester agile
VC : Derrière le produit, il y a aussi le process, souvent invisible pour le consommateur. Chez vous, c’est une réflexion constante.
YD : Absolument. Nous avons reconstruit notre usine en 2003, après un orage de grêle dévastateur en 2000. Aujourd’hui, notre parc de métiers à tisser est en renouvellement permanent. Nous avons 33 machines, principalement des métiers à jet d’air et des métiers à lances, que nous modernisons chaque année. L’objectif ? Être à la pointe en termes de vitesse, de consommation énergétique et de polyvalence. Par exemple, les métiers jets d’air sont rapides mais gourmands en énergie, tandis que les métiers lances sont plus lents mais moins énergivores. Nous adaptons notre parc en fonction des besoins.
Nous avons aussi appris à être agiles : si une machine ne convient plus, nous la revendons et en achetons une autre. C’est une philosophie que nous appliquions déjà il y a 30 ans, quand les subventions permettaient de renouveler le matériel tous les 5 ans. Aujourd’hui, sans subventions, nous continuons à investir régulièrement pour rester compétitifs.
4. L’innovation organisationnelle et écologique : l’énergie au cœur de la stratégie
VC : Votre réflexion sur l’énergie est particulièrement poussée. Vous êtes même producteur d’électricité.
YD : Oui, historiquement, nous exploitons deux chutes d’eau sur la Moselle, une tradition familiale depuis les années 1920. Aujourd’hui, nous avons installé 22 trackers solaires sur notre site, pour un investissement d’un peu plus d’un million d’euros. En 2025, nous avons produit 900 MWh, dont 450 autoconsommés. Cela représente 35 % de notre consommation annuelle, qui est passée de 3 GWh à 1,3 GWh grâce à nos efforts d’efficacité énergétique.
Nous avons aussi réduit notre consommation électrique de 30 % en changeant nos compresseurs d’air, et nous continuons à optimiser : éclairage LED, variateurs de vitesse, isolation… Prochaine étape : le stockage. Aujourd’hui, nous injectons notre surplus sur le réseau à 30 €/MWh, alors que nous l’achetons à 80 €/MWh. L’idée serait de stocker cette énergie pour la réutiliser en période de pointe, ou de la revendre au meilleur moment. Mais les solutions de stockage restent coûteuses et encombrantes. Nous suivons de près les avancées technologiques, car c’est un enjeu mondial.
5. Un modèle économique hybride : matière, produit, énergie
VC : Votre modèle économique est donc hybride, entre textile et énergie.
YD : Tout à fait. Nous vendons des matières premières, des produits finis, et nous produisons de l’électricité. Cette diversification nous permet de lisser les risques. Par exemple, si le marché du textile ralentit, nos revenus énergétiques peuvent compenser. Nous réfléchissons aussi à des partenariats locaux pour valoriser notre surplus : piscines municipales, entreprises voisines… Mais cela suppose une collaboration étroite avec les collectivités, ce qui n’est pas toujours simple.
6. Les freins à l’innovation collaborative
VC : Vous évoquez la difficulté de travailler en collaboratif dans une filière plutôt individualiste.
YD : C’est un vrai défi. Dans les Vosges, on s’entend bien… surtout quand on ne travaille pas ensemble ! (rires) Prenez l’exemple de l’encollage : nous avons besoin de moderniser nos machines, mais investir seul est coûteux. Pourquoi ne pas mutualiser une encolleuse entre plusieurs tisseurs ? La réponse est souvent la même : « Pourquoi chez toi et pas chez moi ? » ou « Je ne veux pas partager mes recettes. » Pourtant, nous sommes tous proches géographiquement et le transport ne serait pas un problème.
Il y a 20 ans, nous avions réussi à mutualiser des stocks de pièces détachées entre filateurs. Chacun achetait une partie des pièces, et en cas de panne, on s’échangeait le matériel. Ça a fonctionné quelques temps car il y avait une confiance mutuelle. Aujourd’hui, c’est plus difficile : nous sommes moins nombreux et les mentalités ont changé. Pourtant, l’innovation collective est essentielle pour survivre.
7. La prochaine innovation : anticiper les virages
VC : Quelle sera votre prochaine innovation ?
YD : Nous réfléchissons à plusieurs pistes. D’abord, l’encollage : nos chaudières à gaz sont performantes, mais le gaz n’est pas l’avenir. Pourquoi ne pas passer à l’électricité ou à la biomasse ? Il semblerait que l’énergie électrique ne permette ni de monter rapidement en température, ni de maintenir à un haut niveau. C’est un peu une impasse pour le moment.
Ensuite, les robots humanoïdes. Nous avons des tâches pénibles, comme le chargement de bobines de fil ou de sacs de colle. Un robot humanoïde pourrait nous aider, mais les solutions actuelles sont encore trop chères ou peu adaptées.
Enfin, nous continuons à optimiser nos trackers solaires. Leur performance s’améliore chaque année : si nous passons de 22,5 kWc à 30 kWc, nous changerons les panneaux les moins performants. L’innovation, c’est aussi ça : ne jamais se dire « c’est bon, c’est fini », mais toujours chercher à progresser.
Conclusion : l’innovation comme culture d’entreprise
VC : En résumé, l’innovation pour vous, c’est une culture.
YD : Exactement. C’est une question de survie, mais aussi de passion. Il faut être curieux, à l’affût des nouvelles technologies et prêt à prendre des risques calculés. Nous ne sommes peut-être plus 800 mais nous sommes toujours là, et nous comptons bien le rester. La clé ? Ne jamais s’arrêter de chercher, d’investir, et de collaborer – même si c’est parfois difficile.
Propos recueillis et synthétisés par Valérie Cailliez.













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