La femme qui peint en bleu : témoignage de Marie Bruno
- Valérie CAILLIEZ

- il y a 4 jours
- 4 min de lecture

Il y a une anecdote que Marie m'a racontée et que je n'ai pas oubliée.
Très impliquée dans la recherche thérapeutique sur le Sida, elle travaillait avec des communautés africaines très touchées par l'épidémie. Les comprimés étaient blancs. Et dans ces communautés, le blanc signifiait la mort. Alors les femmes ne les prenaient pas, non par ignorance, mais parce que le sens était incompatible avec leur croyance. Marie a peint les comprimés en bleu. Et les femmes ont commencé à se soigner.
C'est tout Marie. Cette capacité à comprendre ce que l'autre reçoit, vraiment. À changer la couleur du monde pour que quelque chose d'essentiel puisse passer.
La rencontre
Je l'ai connue chez Force Femmes, dans le cadre du GEPRA, le groupe de pratique que nous avions dans le réseau lyonnais, supervisé par Jérôme Curnier. Marie accompagnait les femmes dans leur retour à l'emploi. Moi, dans la création d'entreprise.
Elle se souvient de moi comme d'une femme un peu excentrique. Cheveux rouges à l'époque, lunettes extravagantes, une façon de raconter les choses qui sortait du cadre de Force Femmes. Elle aime les femmes disruptives. Elle aime les gens qui ne sont pas coincés. Elle m'a dit que nos grains de folie correspondaient bien.
Ce qui m'a frappée dans notre conversation, c'est ce qu'elle dit sur les apparences : derrière les différences visibles, il y a presque toujours une connivence qui attend. Un objectif commun qui gomme ce que l'on croyait nous séparer. Le groupe rebat les cartes. Et le sens commun, pour Marie, n'est pas une option. C'est quelque chose de vital pour le futur. Si on n'a pas ça en ligne de mire, on passe à côté.
Elle m'a parlé du métro de Medellín. Aujourd'hui propre, grand, avec des bibliothèques à l'intérieur, des gens qui respectent les règles de vie commune pour en faire un lieu agréable. Il est construit sur l'ancien habitat de Pablo Escobar. La force obscure en dessous et le sens commun par-dessus. Une image que je ne suis pas près d'oublier non plus.
L'engagement comme colonne vertébrale
Marie a toujours été bénévole. Même quand elle travaillait à l'hôpital, elle cherchait des sponsors pour améliorer le quotidien des plus démunis. Les comprimés bleus, c'était ça aussi, pas une mission officielle, mais le geste de quelqu'un qui ne peut pas s'empêcher d'aller plus loin que ce qu'on lui demande.
Pour Marie, l'engagement n'est pas une vertu que l'on affiche. C'est un besoin. Celui de se sentir utile sur cette terre. Une façon de rendre ce que la vie lui a apporté. Et elle considère qu'elle a eu de la chance, tant personnellement que professionnellement.
Est-ce que ça vous parle, cette idée que l'engagement soit d'abord un besoin plutôt qu'un choix ? À moi, oui. Profondément.
Quand Marie est devenue déléguée générale de Force Femmes en Auvergne Rhône-Alpes, j'ai rejoint le bureau qu'elle constituait. Ce n'était pas une décision difficile, c’était une évidence.
Les femmes, toujours au centre
Marie s'en est rendu compte relativement tard : les femmes ont été au cœur de tous ses engagements. Sans qu'elle l'ait planifié, sans qu'elle se soit dit « je vais défendre les femmes ». Ça s'est construit comme ça, par couches.
La chercheuse qui peint des comprimés pour que des femmes africaines survivent. La bénévole de Force Femmes qui voit arriver des femmes de plus de 45 ans avec le double poids de l'âge et du genre ; deux injustices cumulées que rien ne compense vraiment. La membre de Regards de Femme, de Elles On Board.
Elle dit que les dés sont pipés dès le départ. Et que chez Force Femmes, c'était une vitrine de toutes les blessures professionnelles et personnelles que les femmes pouvaient porter. Celles qui étaient dans le retour à l'emploi arrivaient encore moins confiantes que les créatrices que j'accompagnais, moi. Encore plus éprouvées. Encore plus diminuées.
Pour elle, le groupe a un côté thérapeutique. Il rassure, il console, il ramène une énergie de dingue. Et il crée plus que la somme de ses parties : plus de créativité, plus d'inspiration, plus de capacité à faire des choses ensemble. C'est ce que nous avons construit au bureau lyonnais, avec les accompagnements collectifs qui venaient en complément des individuels.
Le bleu, partout
Marie est aussi artiste peintre. Ses toiles portent les couleurs de ses voyages, de ses émotions, une gestuelle libre qui naît sans préméditation. Des abstractions que l'on ne déchiffre pas, que l'on reçoit.
Le bleu des comprimés et le bleu des toiles ne font qu'un, finalement. Une façon à elle de transformer ce qui résiste en quelque chose que l'autre peut recevoir. De rendre vivant ce qui était figé.
Il y a des personnes qui font ça naturellement. Qui ne cherchent pas à convaincre, mais à créer les conditions pour que quelque chose soit possible. Marie est de celles-là.
Et vous, qu'est-ce qui vous a appris à changer la couleur des choses pour que l'autre puisse recevoir ?
Marie Bruno accompagne les femmes depuis des décennies à travers différents réseaux et associations. Témoignage recueilli autour d'un déjeuner sympathique. Retrouvez son travail de peintre sur Instagram : @marie_amoyel_bruno_











Commentaires