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Grains de sable au pays merveilleux de l'IA

  • Photo du rédacteur: Valérie CAILLIEZ
    Valérie CAILLIEZ
  • il y a 1 jour
  • 18 min de lecture
Grain de sable au pays merveilleux de l'IA

Et si nous avions confondu vitesse et maîtrise ?

 

Vendredi 12 juin, 17h21 heure de la côte Est. Des centaines de millions d'utilisateurs perdent d'un coup l'accès aux deux IA les plus puissantes du moment. Pas de panne, pas de faillite : une lettre administrative, signée à des milliers de kilomètres, au nom de la sécurité nationale d'un seul pays. Dix-huit jours plus tard, l'interrupteur se rallume, mais pas pour tout le monde de la même façon : Fable 5 revient pour l'ensemble des utilisateurs dans le monde, Mythos 5 seulement pour une liste d'organisations américaines validées une par une. Entre les deux dates, la même entreprise entre en bourse à 965 milliards de dollars. Ce n'était donc pas une panne, ni une rupture définitive. C'est un bouton qu'on découvre, actionné par quelqu'un d'autre, selon des critères qu'on ne connaît pas.


On nous vend l’IA comme une évidence qui avance plus vite que nous. Elle promet l'intelligence et engage une course à l'énergie. Elle se rêve rentable à coups de centaines de milliards et peine à prouver qu'elle rapporte vraiment. Elle s'annonce vertueuse pour le climat et recule sur ses propres engagements de neutralité carbone. Et pendant que les promesses s'empilent, un interrupteur unique, situé ailleurs, s'allume et s'éteint à sa guise, sans qu'on sache vraiment qui décide, ni pourquoi, ni pour combien de temps.


Ce texte ne tranche pas entre l'IA qui sauve et l'IA qui détruit. Il aligne les grains de sable, un par un : la gouvernance, l'énergie, les gaz à effet de serre, l'eau, la rentabilité, l'usage. Et il regarde aussi, du côté des étudiants, des riverains, des créateurs, les premiers qui commencent, chacun à sa manière, à dire non.


Alors, et si nous avions simplement confondu vitesse et maîtrise ?

 

Gouvernance : l'interrupteur unique


Vendredi 12 juin, c'est la coupure des deux modèles les plus puissants d'Anthropic, décidée par Washington au nom de la sécurité nationale. Dix-huit jours plus tard, l'interrupteur se rallume, mais avec des accès différenciés pour quelques happy few triés sur le volet.


Coïncidence de calendrier ou pas : le 10 juin, Dario Amodei, le PDG d'Anthropic, publiait un essai réclamant la création d'une agence fédérale, seule habilitée à autoriser le déploiement des modèles les plus puissants. Il obtient, quarante-huit heures plus tard, exactement le pouvoir qu'il réclamait, mais entre les mains d'un secrétaire au Commerce plutôt que d'une agence « transparente et équitable » comme il l'espérait. On peut y lire la maladresse d'un dirigeant sincèrement inquiet des risques de sa propre technologie, rattrapé par l'État qu'il appelait de ses vœux. Carlos Diaz, entrepreneur de la tech française, dans sa newsletter du 18 juin, défend une lecture plus sévère : celle d'un pompier qui allume l'incendie pour mieux vendre ses services de pompier. Entre les deux lectures, une seule certitude : trois semaines après le ban, Anthropic entrait en bourse à 965 milliards de dollars.


Pendant ce temps, en France, la veille du salon parisien VivaTech, le gouvernement fait plusieurs annonces : 655 millions d'euros supplémentaires dans les projets d'IA, la généralisation de l'Assistant, un système d'IA dédié aux agents publics, réalisé avec Mistral AI, et la rupture avec l'américain Palantir au profit de la française ChapsVision pour la DGSI.


Ensuite, sur le salon, le fil rouge officiel : « Artificial Intelligence, Impact, Not Illusion » a laissé la place à un mot qui a circulé dans les allées comme sur les scènes : Souveraineté. Tout à coup, souveraineté et gouvernance sont devenues les nouveaux critères d'audit de l'IA en entreprise. La question n'est plus d'adopter l'IA, mais de savoir qui la contrôle.


Alors, quand la classe politique française dit « il nous faut notre propre IA souveraine », de quoi parle-t-on vraiment ? D'indépendance ou d'un changement de propriétaire pour le même interrupteur ? L'Union européenne a présenté le 3 juin son paquet souveraineté technologique, avec un Cloud and AI Development Act pensé pour réduire la dépendance aux fournisseurs uniques. Bonne nouvelle sur le principe. Mais un interrupteur tenu à Paris ou à Bruxelles reste un interrupteur : qui, demain, en décidera l'usage ? Sous quel contrôle démocratique ? Avec quel recours si la décision se prend, comme à Washington, un vendredi soir sans préavis ?

 

POM3-Interrupteur IA

Le même mois (décidément), un autre visage de la gouvernance apparaît, plus économique celui-là. Début juillet, Sam Altman propose qu’OpenAI cède 5 % de son capital à un fonds souverain américain, à condition que les autres géants du secteur fassent de même. Trois semaines plus tôt, le sénateur Bernie Sanders avait déposé l'American AI Sovereign Wealth Fund Act : une taxe exceptionnelle payée en actions, équivalente à 50 % du capital des entreprises d'IA réalisant plus de 200 millions de dollars de chiffre d'affaires, versée dans un fonds fédéral estimé à 7 000 milliards de dollars et redistribuée sous forme de dividende annuel à chaque citoyen américain. Le vice-président JD Vance juge le principe de la redistribution « daté », mais se dit favorable à une forme de « prédistribution ».


Et si l'État redevenait, par la grande porte de l'IA, actionnaire des moyens de production ? Et si un fonds qui détient des parts dans l'ensemble des sociétés d'IA finissait par devenir un baromètre de l'économie tout entière ? Et si la vraie bascule de gouvernance de cette décennie n'était pas la coupure d'un modèle un vendredi soir, mais une vague de nationalisations version XXIe siècle ?


Et nous, qui avons intégré ces outils à nos façons de travailler en quelques mois à peine, qu'avons-nous vraiment anticipé ?

 

Énergie : la fuite en avant


Un prospectus d'introduction en Bourse, normalement, parle de chiffres, de risques, de marges. Celui de SpaceX, publié début juin à l'approche de son entrée en Bourse, parle d'étendre « la lumière de la conscience jusqu'aux étoiles ». Data centers en orbite, base lunaire, villes sur Mars : le tout justifié, noir sur blanc, par les besoins énergétiques de l'IA. Le document admet une limite concrète, la production électrique américaine stagne alors que la demande de l'IA explose, et propose une réponse dans l'espace plutôt que dans la sobriété.


En Irlande, le même problème se pose au sol, en plus terre-à-terre. Un cinquième de l'électricité produite dans le pays est aujourd'hui absorbé par les data centers, au point d'entraîner des coupures pour certains foyers. Dublin a répondu par une politique baptisée B.Y.O.P., Bring Your Own Power : pour construire un nouveau centre de données, une entreprise doit désormais produire elle-même son électricité, ou signer un contrat garanti avec un fournisseur qui s'y engage.


Ce que ces histoires ont en commun : ce n'est plus l'État qui planifie l'énergie du territoire, ce sont les entreprises qui achètent la leur. Une politique qui répond à l'urgence, mais qui délègue à des acteurs privés, parfois étrangers, une compétence d'aménagement jusque-là publique.


En France, l'ADEME recense 352 data centers actifs, pour une consommation qu'elle évalue à 10 TWh par an. Les statistiques du ministère de la Transition écologique l'estiment plutôt entre 4,3 et 6 TWh, soit 1 à 1,5 % de l'électricité consommée dans le pays. Deux méthodologies, deux résultats qui ne se recoupent pas : le vrai problème n'est peut-être pas le chiffre, c'est qu'on ne sait pas lequel croire. L'Union européenne, elle, veut tripler sa capacité actuelle de data centers, 11,9 gigawatts aujourd'hui, d'ici 2032, dans le cadre de son plan pour un « continent IA ».


Mi-juin, Lex Coors, président de l'association européenne des centres de données, a demandé à l'Europe de choisir entre ses objectifs climatiques et l'IA. Selon lui, le déploiement des renouvelables et du nucléaire de nouvelle génération n'avance pas assez vite : il faudrait rouvrir la discussion sur le gaz, voire le charbon. Drôle de sens des priorités, pour reprendre le mot de Libération, en pleine canicule.


Les idées ne manquent pas pour trouver de l'énergie ailleurs. Depuis le 8 juillet, Sunrun, premier fournisseur américain de panneaux solaires et de batteries domestiques, paie ses clients pour installer des serveurs IA chez eux et transformer 1,1 million de foyers équipés en un data center distribué, alimenté par le réseau domestique plutôt que par une centrale dédiée. Un système décentralisé, en somme, où l'énergie ne vient plus d'en haut mais du toit du voisin.


Et si demain, faire tourner l'IA supposait d'accepter, aux portes de nos villes, voire de nos maisons, ce que nous avons mis des décennies à repousser hors de vue ? Et si la vraie question n'était pas de produire plus d'électricité, mais de décider qui a le droit d'en consommer en premier ? Et si le réseau électrique des particuliers et celui de l'IA industrielle se séparaient pour de bon ?

 

POM3-Impact des data centers pour l'IA

 


Gaz à effet de serre : la neutralité carbone qui recule


Microsoft s'était engagée en 2020 à devenir carbone négative d'ici 2030. Cinq ans plus tard, son rapport de durabilité 2026 acte l'inverse. Ses émissions sont en hausse de 25 %. Le poste qui explose : les émissions liées à l'électricité achetée, en hausse de 945 % en un an, après que Microsoft a suspendu ses achats de crédits d'énergie renouvelable qui servaient jusque-là à compenser sa consommation.


Google n'est pas mieux loti. Ses émissions totales ont bondi de 25 % sur un an, la plus forte hausse jamais enregistrée par l'entreprise, tirée principalement par la fabrication du matériel IA : puces, serveurs, ciment et acier des nouveaux data centers. Sa consommation électrique est passée de 31 à 43 TWh entre 2024 et 2025. L'entreprise continue pourtant d'afficher, pour la neuvième année consécutive, une couverture à 100 % de sa consommation par des achats d'énergie renouvelable : un chiffre comptable qui ne dit rien de la trajectoire réelle des émissions.

Amazon s'en tire en apparence mieux, avec « seulement » 16 % de hausse de ses émissions de CO2. Sur l'eau, l'entreprise revendique une efficacité sept fois supérieure à la moyenne du secteur. Le volume brut progresse quand même : 2,5 milliards de gallons consommés par ses data centers en 2025, soit environ 9,5 milliards de litres.


Ce que ces trois rapports racontent ensemble, ce n'est pas trois entreprises qui polluent plus. C'est un secteur qui communique sur ses objectifs climatiques au moment précis où il s'en éloigne le plus vite. « Notre déploiement d'infrastructures IA accélère plus vite que le réseau électrique ne se décarbone », écrit la directrice du développement durable de Google dans son propre rapport. La phrase, honnête, vaut aveu.


Et si les rapports de durabilité des géants de la tech en disaient moins sur leurs efforts que sur l'ampleur de ce qu'ils ont renoncé à maîtriser ? Et si demain, les autorisations de construire un data center étaient conditionnées à l'implantation d'une production d'électricité décarbonée ? Et si l'usage de l'IA était taxé comme l'essence ou le tabac, pour faire porter son coût collectif à ceux qui l'utilisent ?

 

Eau : la question qu'on refuse de chiffrer


Nvidia a présenté en juin la nouvelle génération de ses serveurs IA, baptisée Rubin, entièrement refroidie par liquide, sans le moindre ventilateur. Le liquide peut désormais circuler jusqu'à 45 degrés, contre une trentaine auparavant, ce qui permet de rejeter la chaleur dans l'air ambiant plutôt que de la faire évaporer : jusqu'à 100 % de réduction de la consommation d'eau annoncée dans les climats tempérés. Un centre de données classique consomme aujourd'hui près de 10 millions de litres d'eau par mégawatt et par an ; Rubin promet de faire tendre ce chiffre vers zéro. Sauf dans les régions où les nouveaux data centers se concentrent justement le plus, au Nevada ou en Arizona, où, passé 45 degrés extérieurs, il faut de toute façon rallumer des systèmes de refroidissement classiques.


Ce que Nvidia résout, c'est un problème futur : celui des data centers qui n'existent pas encore. Le parc actuel, lui, continue de boire. Et personne ne sait vraiment combien. Selon les estimations, la consommation mondiale des data centers passerait de 560 milliards de litres aujourd'hui à 1 200 milliards en 2030. Mais l'Agence internationale de l'énergie parle, elle, de prélèvements d'eau : 5 000 milliards de litres en 2023, plus de 9 000 milliards prévus pour 2030. Deux ordres de grandeur, pour deux définitions différentes de la même réalité : l'eau consommée n'est pas l'eau prélevée. « Il n'existe pas de méthode de calcul consensuelle, ni de collecte de données généralisée », résume Anne-Laure Durand, de l'Arcep, autorité française de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse, dans un rapport publié en mai sur l'empreinte environnementale de l'IA générative.

 

POM3-consommation d'eau des data centers pour l'IA

En France, les data centers ont prélevé 681 000 m³ d'eau en 2023, en hausse de 19 % sur un an, une eau presque entièrement potable selon l'Arcep. L'autorité recommande d'étendre aux enjeux environnementaux la logique de transparence déjà imposée par l'article 50 de l'AI Act. Concrètement, Arcep et CNIL devront imposer, avant fin 2026, des obligations de transparence sur la consommation d'eau et les émissions de CO2 des opérateurs.


La France, pour l'instant, n'est pas les États-Unis : le stress hydrique y est moins aigu, et la trajectoire de croissance des data centers reste, à ce stade, plus modérée. Ce n'est pas une raison pour importer telle quelle l'inquiétude américaine. C'en est une, en revanche, pour exiger la transparence avant que la trajectoire ne devienne, elle aussi, incontrôlable.


Et si la transparence sur l'eau devenait aussi obligatoire que celle sur le CO2 ? Et si demain, faire fonctionner un data center à 45 degrés supposait de remplacer la main-d'œuvre humaine par des robots ? Et si la vraie question n'était pas combien d'eau l'IA consomme, mais pourquoi nous ne le savons toujours pas ?

 

Rentabilité : la bulle qu'on refuse de nommer


En juillet 2025, un rapport du MIT intitulé « The GenAI Divide » avait déjà donné le vertige : 95 % des projets pilotes d'IA générative en entreprise échouent à atteindre la production ou à produire un retour mesurable. Sept mois plus tard, en février 2026, une enquête du National Bureau of Economic Research menée auprès de 6 000 dirigeants confirme la tendance : près de 90 % d'entre eux reconnaissent que l'IA n'a eu, sur les trois dernières années, aucun impact significatif sur l'emploi ou la productivité de leur organisation. Deux études, deux méthodologies, un même écart entre le discours et le résultat.


Cet écart ne freine en rien les valorisations boursières. Les dix plus grosses capitalisations de l'indice américain S&P 500 pèsent aujourd'hui 40 % de sa valeur totale, davantage qu'au sommet de la bulle Internet en 2000, où elles ne dépassaient pas 27 %. Une poignée d'entreprises porte, à elle seule, la performance de tout un indice censé représenter l'économie américaine dans son ensemble.


Le symbole de cette tension, c'est SpaceX. Entrée en Bourse le 12 juin à 135 dollars l'action, valorisée 1 770 milliards de dollars, l'action bondit de 19 % dès le premier jour de cotation pour atteindre 2 100 milliards, tout en levant 75 milliards de dollars : la plus grosse introduction de l'histoire. Un mois plus tard, le 10 juillet, le titre a perdu 25 à 26 % de son plus haut, soit environ 600 milliards de dollars envolés. En cause notamment, la division IA et réseaux sociaux du groupe, qui a affiché 6,355 milliards de dollars de pertes opérationnelles en 2025, et brûlé 7,7 milliards de dollars de dépenses d'investissement sur le seul premier trimestre 2026, soit un rythme annualisé de 30 milliards.


bulle spéculative de l'IA et déséquilibre

Et pendant ce temps, l'argent continue de tourner en circuit fermé. Nvidia avait annoncé jusqu'à 100 milliards de dollars d'investissement dans OpenAI ; les derniers chiffres évoquent plutôt 30 milliards. AMD, de son côté, a signé un contrat de 6 gigawatts de puces avec OpenAI, assorti de bons de souscription permettant à cette dernière d'acheter jusqu'à 160 millions d'actions AMD à un cent chacune : plus OpenAI achète de puces AMD, plus elle devient actionnaire d'AMD. Cent milliards, trente milliards, six cents milliards envolés chez SpaceX : à ce stade, ces chiffres ne veulent plus dire grand-chose ; ils impressionnent plus qu'ils n'informent. C'est peut-être ça le vrai signal d'alerte : quand plus personne, dans la pièce, n'est capable de dire si un montant est énorme ou raisonnable, c'est que l'échelle elle-même a cessé de faire sens.

 

Et si la croissance de l'IA que l'on nous vend n'était pas celle des usages, mais celle des accords entre quelques acteurs qui s'achètent mutuellement ? Et si l'IA la plus rentable n'était pas celle qui promet le plus, mais celle qui déçoit le moins ? Et si la prochaine crise financière portait une signature IA, comme 2008 portait une signature immobilière ?

 

Usage : ce qu'on ne sait plus faire sans elle


À Paris-Dauphine, une équipe menée par Émilie Canet, maîtresse de conférences, a construit cette année un cadre pédagogique en trois espaces pour encadrer l'usage de l'IA par les étudiants en management. Le « cloître », protégé, sans IA, pour poser les fondamentaux. Le « bac à sable », pour expérimenter et tester les limites. La « navette spatiale », pour aller, avec l'IA, plus loin que seul. (Personnellement, j'adore le concept et je vais encore augmenter les instants papier-crayon avec mes étudiants.) L'idée de fond, que l'équipe résume elle-même : on ne peut augmenter que ce qu'on possède déjà. Un étudiant qui délègue à l'IA ce qu'il n'a pas encore appris à faire ne repousse pas une tâche, il repousse un apprentissage qui risque de ne jamais avoir lieu. Le déclencheur : un baromètre interne où 83 % des étudiants disent craindre un appauvrissement de leur capacité à raisonner.


En Corée du Sud, ce n'est plus l'apprentissage qui se délègue, c'est le lien. Près de 15 000 poupées équipées d'IA, baptisées Hyodol, tiennent aujourd'hui compagnie à des seniors isolés. Elles saluent la personne qui rentre chez elle, chantent quand elle s'ennuie, rappellent l'heure des médicaments, répètent qu'elles l'aiment. Le pays affichait un record de « morts solitaires » en 2024 : plus de 3 920 personnes décédées seules et découvertes des jours, parfois des semaines plus tard. Le personnel soignant constate un effet réel sur la dépression des résidents isolés. Mais la question reste entière : une poupée qui dit « je t'aime » comble-t-elle un manque de lien, ou dispense-t-elle les familles et les pouvoirs publics de le combler autrement ?


Dans l'entreprise, enfin, c'est l'expérience qui se délègue, silencieusement. Une étude de Stanford portant sur 25 millions de salariés américains montre un recul de 13 % de l'emploi chez les 22-25 ans dans les métiers les plus exposés à l'IA. En France, l'emploi des 15-29 ans dans les services informatiques a reculé de 7,4 % sur un an au quatrième trimestre 2025. Une enquête mondiale menée par Oliver Wyman auprès de dirigeants montre que la part de ceux qui prévoient de réduire les postes juniors dans les deux ans a bondi de 17 à 43 % en un an, pendant que le recrutement se déplace vers les profils intermédiaires. Le paradoxe est simple à énoncer, plus difficile à corriger : en supprimant les postes d'entrée pour économiser, les entreprises scient la branche qui alimente leurs futurs seniors. Les débutants d'aujourd'hui forment le vivier d'experts de demain ; en tarir l'accès, on prépare une pénurie de compétences à moyen terme.


Trois histoires, un seul geste : déléguer à l'IA ce qu'on n'a pas fini de construire soi-même, qu'il s'agisse d'un raisonnement, d'un lien, ou d'une compétence. Et si la vraie compétence de demain n'était pas de savoir utiliser l'IA, mais de savoir quand ne pas l'utiliser ? Et si, en économisant sur l'apprentissage, la relation ou l'expérience, ce n'était pas du temps que nous gagnions, mais une dette que nous reportions ?

 

Résistances : les premiers grains qui grippent la machine


Vendredi 10 juillet, le tribunal administratif de Grenoble a suspendu le permis de construire du data center de Rovaltain, à Alixan, dans la Drôme. Ce projet porté par Sesterce Group devait devenir le plus grand supercalculateur dédié à l'IA de France, voire d'Europe. Le recours en référé-suspension avait été déposé le 1er juin par le collectif AssezDC. Le tribunal a jugé le projet insuffisamment étudié sur le plan environnemental, et a relevé un doute sérieux sur sa conformité aux règles d'urbanisme. Sesterce conteste et annonce un pourvoi devant le Conseil d'État. Mais pour la première fois, un recours administratif a suspendu, ne serait-ce que temporairement, un chantier IA d'ampleur nationale.

 

Impact des data centers pour l'IA

 

Une deuxième résistance se joue sur le terrain du droit et de la foi. Le 15 mai, le pape Léon XIV a signé Magnifica Humanitas, première encyclique consacrée à l'IA, qui relie explicitement la question du travail à celle de la dignité de la personne. Un mois plus tôt, en Caroline du Nord, une ingénieure logicielle de 34 ans avait demandé un aménagement religieux pour ne plus utiliser l'IA dans son travail, invoquant son impact environnemental et le risque qu'elle fait peser sur l'emploi. Elle a obtenu gain de cause en mai. Elle écrit désormais son code à la main.


Une troisième résistance, plus sourde, vient des amphithéâtres eux-mêmes. Depuis fin mai, plusieurs cérémonies de remise de diplômes aux États-Unis ont tourné à la huée collective dès qu'un intervenant vantait l'IA. À l'université de Floride centrale, une dirigeante d'un groupe immobilier a été conspuée après avoir qualifié l'IA de « prochaine révolution industrielle » ; le 15 mai, à l'université de l'Arizona, c'est Eric Schmidt, l'ancien PDG de Google, qui a été hué en comparant la révolution de l'IA à celle de l'ordinateur personnel. Une enquête Gallup d'avril 2026 éclaire ce réflexe : seule une minorité de jeunes Américains se dit optimiste face à l'IA, et près de la moitié jugent que ses risques dépassent ses bénéfices. Le refus déborde largement les amphithéâtres : une enquête menée en avril 2026 auprès de 2 400 salariés aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Europe, France et Allemagne comprises, révèle que 29 % d'entre eux ont déjà saboté les outils IA de leur entreprise, un chiffre qui grimpe à 44 % chez les moins de 30 ans, cette génération qui n'a visiblement pas besoin qu'on lui explique pourquoi elle se méfie.


Trois formes de résistance, trois armes différentes : le recours devant un tribunal, la conviction qu'on oppose au nom du droit ou de la foi, la voix qu'on élève ensemble dans un amphithéâtre. Aucune ne prétend arrêter l'IA. Toutes disent la même chose, chacune à sa façon : ce n'est pas à la technologie de décider seule où s'arrête son propre déploiement.


Et si les prochaines lignes de fracture politiques ne se jouaient plus gauche contre droite, mais riverains contre infrastructures ? Et si la résistance à l'IA se distinguait moins par le camp politique que par l'arme choisie : le recours, la conviction, ou la voix collective ?

 

Morale de l'histoire en forme de tas de sable


Aucun de ces grains de sable, pris seul, ne suffit à enrayer la machine. Un interrupteur qu'on rallume dix-huit jours plus tard. Une neutralité carbone repoussée d'un an. Un tribunal qui suspend un chantier, en attendant l'appel. Pris un par un, chacun se range facilement dans la colonne des « détails à corriger », des ajustements de trajectoire que la technologie saura bien absorber. C'est peut-être là que se loge le vrai problème : nous avons pris l'habitude de regarder chaque grain séparément, jamais le tas qu'ils finissent par former.


Parce qu'additionnés, ils racontent autre chose. Une gouvernance qui échappe à ceux qu'elle est censée protéger. Une trajectoire climatique qui recule au moment même où on promet le contraire. Une rentabilité qu'on ne sait plus démontrer, noyée sous des chiffres trop grands pour être jugés. Et, en face, des étudiants, des riverains, une ingénieure, un pape, qui chacun à sa façon, refusent de laisser une poignée d'acteurs décider seuls de ce qui compte comme progrès.


Ce texte n'a pas vocation à trancher entre l'IA qui sauve et l'IA qui détruit. Il n'en a ni l'autorité ni l'ambition. Il aligne des signaux, comme on aligne des pièces d'un puzzle dont on n'a pas encore vu l'image finale. Peut-être que ces grains de sable resteront des grains de sable, gênants mais absorbés, comme le système en a déjà absorbé tant d'autres. Peut-être qu'ils s'accumulent, comme le sable s'accumule sous une dune, jusqu'à en changer la forme sans qu'on l'ait vu venir.


À nous de regarder d'un peu plus près. Pas pour freiner, pas pour tout accepter non plus, juste pour reprendre la mesure de ce que nous construisons ensemble, et de la vitesse à laquelle nous le construisons.


Alors, et si nous avions simplement confondu vitesse et maîtrise ?

 


Sources


Gouvernance

Énergie

Gaz à effet de serre

Eau

Rentabilité

Usage

Résistances

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