Soyez audacieux !
- Valérie CAILLIEZ

- 20 juin
- 4 min de lecture

Témoignage de Marie Cherifi, directrice de Modart International Paris
Il y a des mots qu'on dit à une remise de diplômes et qui sonnent comme une formule. Et puis il y a des mots qu'on a vraiment gagnés, parce qu'on sait exactement ce qu'ils ont coûté à prononcer et ce qu'ils demandent à ceux qui les reçoivent.
Quand Marie Cherifi dit « Soyez audacieux ! » à ses étudiants de Modart, ce n'est pas un discours. C'est une conviction qui s'est construite sur des années… et sur quelques séances de Mode 2050 qui ont, selon ses propres mots, déstabilisé tout le monde. Elle y compris.
La rencontre
Je l'ai rencontrée via Fashion Green Hub, quand Annick Jehanne, Lucas Thivolet Condé Salazar et Manon Morales lui ont proposé de rejoindre le groupe de travail Mode 2050 que je pilotais. Elle dit qu'elle n'a pas hésité trente secondes. Ce que je sais, c'est qu'elle n'a pas manqué une seule séance.
Marie est directrice d'une école de mode : Modart International à Paris. Avant ça, elle a été acheteuse, elle a dirigé sa propre usine de confection en Chine. Elle a visité des centaines de sites de production à travers le monde. Elle connaît la mode du début à la fin, de la fibre à l'étiquette. Ce n'est pas quelqu'un qu'on impressionne facilement avec de grandes questions sur l'avenir du secteur.
Cependant la prospective a réveillé en elle une envie d’encore tout remettre en cause.
« Vivre un instant est une chose. Savoir s'il va durer, c'en est une autre. »
C'est ainsi qu'elle m'a expliqué pourquoi la prospective l'avait accrochée. Pas comme une discipline abstraite mais comme une nécessité concrète. Quand tu diriges une école de mode, tu formes des gens pour un secteur qui va changer radicalement dans les dix prochaines années. La question n'est pas si. Elle est comment et à quelle vitesse.
Ce qu'elle a aimé dans le groupe, c'est la diversité des profils : des gens qui n'étaient pas tous de la mode, qui n'avaient pas les mêmes réflexes, qui n'arrivaient pas avec les mêmes certitudes. Elle dit que ça ouvre les chakras. Que les gens de la mode ont parfois tendance à se dire « ça c'est pas possible ». Et qu'avoir des voix extérieures dans la pièce fait tomber ces certitudes-là.
Elle a eu ses chouchous parmi les intervenants. Alain Renaudin sur le biomimétisme en fait partie. « Comment ne nous projettons-nous pas plus sur ces éléments qui nous lient avec la nature ? » Fanny Parise sur les comportements des consommateurs. David Amar sur le Cradle to Cradle. Elle les cite tous avec la précision de quelqu'un qui a vraiment écouté. Et une pensée émue pour Florence Bost, croisée dans ce groupe. « Un destin », dit-elle simplement. Il n'y a rien d'autre à dire.
La bombe
Quand elle a voulu faire vivre la prospective à ses étudiants de Master 2, elle savait que ça allait les bousculer. Elle ne savait pas exactement à quel point.
On a fait deux séminaires Mode 2050 à Modart. Le premier, le plus puriste et poil à gratter, avec mon acolyte Cécile Poignant, et le second, un peu adouci et encore plus branché écoresponsabilité, avec le duo de choc Caroline Maunoury et Valérie Debray-Louis Cobb.
Deux fois, des étudiants en alternance - qui travaillaient dans des groupes qu'ils aimaient, sur des métiers qu'ils avaient choisis - se sont retrouvés face à des scénarios qui leur disaient : ce que vous connaissez aujourd'hui risque de ne plus exister dans quinze ans. Certains ont mal reçu le message. Il y a eu ce qu'on pourrait appeler un ras-le-bol de la RSE, un trop-plein, une révolte douce contre des sujets qui revenaient trop souvent sans qu'on leur donne les outils pour y répondre.
Marie le dit avec le recul de quelqu'un qui a réfléchi depuis : « Parfois la provocation est nécessaire et elle n'est pas forcément bien prise. » Et puis elle ajoute, avec une vraie joie dans la voie : à la remise des diplômes suivante, certains de ces mêmes étudiants sont venus lui dire que ça leur avait ouvert les yeux.
La bombe avait fait son effet… juste plus tard.
Ce qu'ils lui ont appris en retour
Ce qui me touche le plus dans ce que Marie raconte, c'est la fin. Pas la déstabilisation des étudiants. Pas les mémoires brillants sur l'écoféminisme ou les vêtements-protection. Et honnêtement, ils étaient brillants. C'est le séminaire upcycling des premières années, où des étudiants ont transformé de vieilles robes de bal en quelque chose d'inclassable : des univers inspirés des dessins animés japonais, de Vivienne Westwood, d'ailleurs. Où une de ses collègues, une trentaine d’années et toute la curiosité du monde, s'est retrouvée à ne plus comprendre ce qu'elle avait devant les yeux.
« Ce que toi t'avais dans ton mindset pour un bal de promo, eux c'est pas du tout ça qu'ils ont. »
Marie dit ça sans nostalgie. Avec une vraie admiration. Et une conviction : si on veut vraiment les préparer à réinventer la mode, il faut aussi accepter de les écouter réinventer les codes qu'on leur a transmis. L'audace, ça marche dans les deux sens.
Le message
Alors voilà ce que Marie Cherifi dit à ses étudiants et ce que j'entends dedans pour tous ceux qui travaillent dans ce secteur en ce moment :
Tout ce qu'on vous a donné, c'est pour quelque chose. Enregistrez les alertes. Posez les bonnes questions, même quand vous n'avez pas encore accès au comité de direction. Écoutez ce que les professionnels disent autour de vous. Et quand vous aurez tout ça en main, n'appliquez pas. Allez plus loin.
Soyez audacieux.
Parce que c'est vous qui allez avoir dans les mains le pilotage de la mode de demain.
Pas nous.
Et vous, quel message auriez-vous envie de passer à la prochaine génération de votre secteur ?
Marie Cherifi dirige Modart International, école de mode à Paris. Elle a participé aux travaux Mode 2050 dans le cadre de Fashion Green Hub et a intégré la prospective au cœur du parcours de ses étudiants de master.







Commentaires